Dans un billet précédent, nous avions examiné les noms masculins les plus atypiques — ceux dont la finale ouverte vocalique marquée (type Ve, ex. le lycée) dérogeait aux régularités majoritaires. Aujourd’hui, poursuivons cette exploration avec un autre cas-limite : les noms féminins à finale fermée consonantique non marquée, que nous noterons Cø (ex. la mer).
Petit rappel 1 : les types de finales
On distingue généralement quatre grands types de finales :
Vø (voyelle, sans e) : (ex. un pot /po/)
Ve (voyelle + e) : (ex. une vie /vi/)
Cø (consonne, sans e) : (ex. un sac /sak/)
Ce (consonne + e) : (ex. une ville /vil/)
Rappel 2 : la distribution du féminin
La norme prototypique du féminin :
A l'oral, 60 % des noms féminins ont une finale fermée (consonantique).
A l'écrit, 70 % des noms féminins sont marqués (présence d’un e final).
Distribution par type de finale :
| Type de finale | Proportion |
|---|
| Ce | 57 % (ex. une valise, la tendresse) |
| Vø | 27 % (ex. la paix, la vertu, la révolution, la liberté) |
| Ve | 13 % (ex. une idée, une librairie) |
| Cø | 3 % (ex. la soif, la chaleur) |
Focus sur la finale Cø féminine : des cas rares
La finale Cø est la plus marginale dans le système féminin : seulement 85 noms féminins relèvent de ce type dans notre corpus, soit 3 % du total. À ce titre, elle peut être qualifiée de "contre-nature" pour le genre féminin, au même titre que Ve l’était pour le masculin.
Un profil morphologique bien défini
1. Les dérivés du suffixe -eur /œʀ/ (féminin) – genre suffixal
Ils constituent la majorité du corpus Cø féminin : 53 noms sur 85, soit environ 65 %.
aigreur, ampleur, apesanteur, ardeur, blancheur, blondeur, candeur, chaleur, couleur, douceur, douleur, épaisseur, erreur, fadeur, faveur, ferveur, fleur, fraîcheur, frayeur, froideur, fureur, grandeur, grosseur, hauteur, horreur, humeur, laideur, langueur, largeur, lenteur, liqueur, longueur, lourdeur, lueur, odeur, peur, raideur, rancœur, rigueur, rondeur, rougeur, rousseur, rumeur, saveur, teneur, terreur, tiédeur, torpeur, tour, tumeur, valeur, vapeur.
⚠️ Deux exceptions notables : honneur et labeur sont masculins, bien qu’issus du même suffixe.
⚠️ À ne pas confondre avec le suffixe agentif -eur masculin, désignant des personnes ou des machine (acteur, facteur, moteur, ordinateur, projecteur...).
2. Des emprunts anciens – genre étymologique
Des monosyllabes hérités du latin féminin au Moyen Âge (11e-12e siècle) :
cour, tour, mort, part, chair, nef, soif, dot
mer, quant à lui, provient du neutre latin mare.
On note la présencce d'un emprunt plus tardif (16e siècle) : oasis
Le genre féminin se maintient dans les composés : basse-cour, quote-part.
3. Des emprunts modernes à l’anglais – genre analogique
Contrairement à la tendance majoritaire au masculin par défaut pour les emprunts anglo-saxons, certains noms prennent le féminin par analogie avec un mot français proche :
4. Des apocopes
Formes abrégées issues de mots féminins complets :
-
doc (→ documentation),
-
fac (→ faculté),
-
intox (→ intoxication).
5. Des ellipses lexicales
Constructions elliptiques d’expressions plus longues :
-
la Noël (→ la fête de Noël),
-
la béchamel (→ la sauce béchamel),
-
la javel (→ l’eau de javel).
Bonus : les noms féminins animés en Cø sont rares
Pourquoi une telle rareté ?
La finale Cø semble peu compatible avec le genre féminin, ce qui explique sa marginalité. Elle reste limitée (hors dérivés en -eur) bien que de nouveau emprunts à l'anglais ou de nouvelles apocopes peuvent venir grossir le nombre.
Quel bénéfice en retirer ?
Cette rareté est un atout : les noms féminins à finale Cø sont peu nombreux, mais leurs traits distinctifs (suffixe -eur, emprunts anciens, emprunts anglais) les rendent facilement repérables.
En contrepoint, tous les autres noms à finale Cø (hors exceptions) — soit 97 % des cas — sont masculins, ce qui constitue une règle utile pour la détermination du genre.
2025 Ginette Chamart (Droits réservés)
Conclusion :
La finale Cø féminine, bien que minoritaire, constitue un micro-système structuré. En le comprenant, on renforce ses capacités à inférer le genre des noms… et à éviter les pièges.
Dans un prochain billet, nous explorerons les féminins de type Vø (finale ouverte démarquée) (ex. la toux /tu/)