26 juillet 2025

Le français NUAGE m. - l'espagnol NUBE f.

Pourquoi NUAGE est-il masculin en français et féminin en espagnol

Lorsque l'on parle ou apprend plusieurs langues romanes, il arrive de constater certaines différences de genre entre ellesC’est le cas du mot nuage, masculin en français (un nuage /œ̃ nɥaʒ/) et féminin en espagnol (una nube /ˈuna ˈnube/). 

Deux mots pour une origine commune 

L'espagnol NUBE f. correspond étymologiquement au français NUE f., sa forme sœur. Tous deux descendent du latin nūbēs, nūbis, nom féminin signifiant "nuage" ou "nuée".  

  • L'espagnol NUBE f. est attesté dès le 13ᵉ siècle. 

  • Le français NUE f. apparaît dans les textes au début du 12ᵉ. Ce mot est aujourd’hui vieilli, mais subsiste dans des expressions comme tomber des nues ou porter aux nues.

L'apparition du nuage français

Le contraste de genre apparent aujourd’hui ne vient pas d’un désaccord entre les langues, mais d’un développement ultérieur propre au français.

  • Dès la fin du 12ᵉ siècle, le français crée à partir de NUE f. le dérivé NUÉE f. à l'aide du suffixe féminin -ée f., signifiant "amas de nuages" ou "gros nuage". Il appartient aujourd'hui à une langue assez soutenue : Une nuée sombre couvrait le ciel.

  • Au 16ᵉ siècle, apparaît NUAGE, un autre dérivé de NUE f. mais construit cette fois avec le suffixe collectif masculin –age (comme dans feuillage ou village). NUAGE, qui signifiait à l'origine "ensemble de nues" a remplacé ce dernier pour désigner toute formation de vapeur d'eau dans le ciel. 

Le NUAGE français résulte donc de l'ajout d'un suffixe masculin

Plutôt que refléter une variation capricieuse du genre, le cas du français NUAGE et de l'espagnol NUBE révèle la stabilité des héritages étymologiques et la régularité des processus de dérivation des langues latines

Le genre grammatical n’est pas arbitraire : il est construit, transmis, ou reconfiguré selon les formes, les suffixes et l’histoire lexicale des mots et des langues.


Latin nūbēs (f.)
     │
     ├──► Espagnol : nube (f.) — XIIIe
     │
     └──► Français : nue (f.) — XIIe
                │
                ├──► nuée (f.) — XIIe (vieilli)
                └──► nuage (m.) — XVIe (courant)


Espagnol :  NUBE f.
Latin : Nuba  f.
Français :
NUE f. D'un lat. pop. *nuba, altération du lat. class. nubes «nuage; essaim; obscurité, voile (fig.)»
NUEE f. Dér. de nue*; suff. -ée, v. -é.
NUAGE m. XVIe Dér. de nue* auquel il s'est substitué; suff. -age (suff. masculin)



24 juillet 2025

Noms féminins atypiques à finale Vø (ouverte-démarquée)

 Dans un billet précédent, nous avions examiné les noms masculins les plus atypiques — ceux dont la finale ouverte (vocalique) marquée (type Ve, ex. le lycée) dérogeait aux régularités majoritaires. Aujourd’hui, poursuivons cette exploration avec un autre cas extrême : les noms féminins à finale fermée (consonantique) non marquée, que nous noterons Cø (ex. la mer).

22 juillet 2025

Noms féminins atypiques à finale Cø (fermée démarquée)

   Dans un billet précédent, nous avions examiné les noms masculins les plus atypiques — ceux dont la finale ouverte vocalique marquée (type Ve, ex. le lycée) dérogeait aux régularités majoritaires. Aujourd’hui, poursuivons cette exploration avec un autre cas-limite : les noms féminins à finale fermée consonantique non marquée, que nous noterons Cø (ex. la mer).

Petit rappel 1 : les types de finales

On distingue généralement quatre grands types de finales :

  1.  (voyelle, sans e) : (ex. un pot /po/)

  2. Ve (voyelle + e) : (ex.  une vie /vi/)

  3.  (consonne, sans e) : (ex. un sac /sak/)

  4. Ce (consonne + e) : (ex. une ville /vil/)

Rappel 2 : la distribution du féminin

La norme prototypique du féminin :

A l'oral, 60 % des noms féminins ont une finale fermée (consonantique).
A l'écrit, 70 % des noms féminins sont marqués (présence d’un e final).

Distribution par type de finale :

    Type de finaleProportion
        Ce            57 %  (ex. une valise, la tendresse)
                    27 %  (ex. la paix, la vertu, la révolution, la liberté)
        Ve            13 %  (ex. une idée, une librairie)
                    3 %  (ex. la soif, la chaleur)

Focus sur la finale féminine : des cas rares


        La finale est la plus marginale dans le système féminin : seulement 85 noms féminins relèvent de ce type dans notre corpus, soit 3 % du total. À ce titre, elle peut être qualifiée de "contre-nature" pour le genre féminin, au même titre que Ve l’était pour le masculin.

 Un profil morphologique bien défini

1. Les dérivés du suffixe -eur /œʀ/ (féminin) – genre suffixal

Ils constituent la majorité du corpus Cø féminin : 53 noms sur 85, soit environ 65 %.

aigreur, ampleur, apesanteur, ardeur, blancheur, blondeur, candeur, chaleur, couleur, douceur, douleur, épaisseur, erreur, fadeur, faveur, ferveur, fleur, fraîcheur, frayeur, froideur, fureur, grandeur, grosseur, hauteur, horreur, humeur, laideur, langueur, largeur, lenteur, liqueur, longueur, lourdeur, lueur, odeur, peur, raideur, rancœur, rigueur, rondeur, rougeur, rousseur, rumeur, saveur, teneur, terreur, tiédeur, torpeur, tour, tumeur, valeur, vapeur.

⚠️ Deux exceptions notables : honneur et labeur sont masculins, bien qu’issus du même suffixe.

⚠️ À ne pas confondre avec le suffixe agentif -eur masculin, désignant des personnes ou des machine (acteur, facteur, moteur, ordinateur, projecteur...).


2. Des emprunts anciens – genre étymologique

Des monosyllabes hérités du latin féminin au Moyen Âge (11e-12e siècle) :

cour, tour, mort, part, chair, nef, soif, dot

mer, quant à lui, provient du neutre latin mare.

On note la présencce d'un emprunt plus tardif (16e siècle) oasis

Le genre féminin se maintient dans les composés : basse-cour, quote-part.


3. Des emprunts modernes à l’anglais – genre analogique

    Contrairement à la tendance majoritaire au masculin par défaut pour les emprunts anglo-saxons, certains noms prennent le féminin par analogie avec un mot français proche :

  • fakenews (→ nouvelle),

  • checklist (→ liste),

  • newsletter (→ lettre),

  • star (→ étoile),

  • ram (→ mémoire),

  • story (→ histoire),

  • take (→ prise),

  • basket, tennis (→ chaussure),

  • santiag (→ botte),

  • jeep (→ voiture),

  • jet-set (→ société).


4. Des apocopes

Formes abrégées issues de mots féminins complets :

  • doc (→ documentation),

  • fac (→ faculté),

  • intox (→ intoxication).


5. Des ellipses lexicales

Constructions elliptiques d’expressions plus longues :

  • la Noël (→ la fête de Noël),

  • la béchamel (→ la sauce béchamel),

  • la javel (→ l’eau de javel).


Bonus : les noms féminins animés en Cø sont rares

  • sœur (belle-sœur), babysitterpin-upbarmaid

Pourquoi une telle rareté ?

La finale semble peu compatible avec le genre féminin, ce qui explique sa marginalité. Elle reste limitée (hors dérivés en -eur) bien que de nouveau emprunts à l'anglais ou de nouvelles apocopes peuvent venir grossir le nombre.


Quel bénéfice en retirer ?

Cette rareté est un atout : les noms féminins à finale Cø sont peu nombreux, mais leurs traits distinctifs (suffixe -eur, emprunts anciens, emprunts anglais) les rendent facilement repérables.

En contrepoint, tous les autres noms à finale Cø (hors exceptions) — soit 97 % des cas — sont masculins, ce qui constitue une règle utile pour la détermination du genre.

2025 Ginette Chamart (Droits réservés)


Conclusion :

La finale Cø féminine, bien que minoritaire, constitue un micro-système structuré. En le comprenant, on renforce ses capacités à inférer le genre des noms… et à éviter les pièges.

Dans un prochain billet, nous explorerons les féminins de type Vø (finale ouverte démarquée) (ex. la toux /tu/)

21 juillet 2025

Noms masculins atypiques à finale Ve (ouverte marquée)

    Dans notre précédent billet, nous avions établi une cartographie des quatre types de finales phonographiques possibles pour les noms français. Aujourd'hui, nous allons identifier les noms masculins atypiques à finale ouverte marquée (ex. un musée).