18 octobre 2025

CHEMISE féminin, mais CHEMISIER masculin

Apprenants de français, sachez que le genre des vêtements ne dépend pas du sexe de ceux qui les portent.

Une "chemise" est un vêtement porté par un homme

CHEMISE est attesté en français depuis le 10e siècle. Il est issu dbas latin camisia f., une chemise de toile portée sur la peau. 

Un "chemisier" est un vêtement porté par une femme

CHEMISIER est un dérivé du nom français "chemise" à l'aide du suffixe masculin -ier formant des nom d'agent et/ou de profession. En effet, au début du 20e siècle, un "chemisier" ou "chemisière" désignait une personne qui faisait ou vendait des chemises pour homme. Dans les années 20, après glissement de sensil désignait également une chemisette, une petite chemise, ou une blouse à devant plissé. 

En résumé

Le genre de CHEMISE est étymologique, car il a conservé le genre féminin de son ancêtre latin. Le genre de CHEMISIER est suffixal (morphologique), car il a pris le genremasculin de son suffixe -ier

GROUPE masculin, mais TROUPE féminin

Pourquoi dit-on un groupe de rock, mais une troupe de théâtre, alors que les deux noms partagent un sens proche (ensemble de personnes) et la même finale -(r)oupe /-rup/ ? 


Quelle en sont les raisons ? 

GROUPE (m.) est un emprunt à l'italien gruppo m. datant du 17e siècle ; le e final du français est orthographique ; il permet de maintenir le son /p/ qui autrement serait devenu muet comme dans "coup" ou "drap". L'emploi de "groupe" pour désigner un ensemble musical date des années soixante.

TROUPE (f.) a une toute autre origine qui s'avère plus complexe à retracer. Il est décrit dans les dictionnaires comme une régression de "troupeau", nom masculin (régression accompagnée d'un changement de genre) qui comme de nombreux autres noms de l'ancien français (trope f. (fin 12e), tropel m.(1190), tropele f. (12e), tropelet m.) dérive du radical francique *trop*trop (entassement) qui avait donné le bas latin troppum nt. ainsi que l'adverbe français "trop" (1080). Le féminin peut être dû à l'influence de trope f. ou à la finale fermée marquée (-pe) typique du féminin, ou encore à un féminin sémantique (valeur de collectif). "Troupeau" s'est spécialisé dans le regroupement d'animaux alors que "troupe" est réservé aux individus (une troupe militaire). C'est au 17e (1662) que ce dernier commence à désigner également un ensemble de comédiens jouant ensemble.  


Doublets SOMME m. et SOMME f.

SOMME masculin et SOMME féminin sont homophones.
Pourquoi n'ont-ils pas le même genre ?



26 juillet 2025

Le français NUAGE m. - l'espagnol NUBE f.

Pourquoi NUAGE est-il masculin en français et féminin en espagnol

Lorsque l'on parle ou apprend plusieurs langues romanes, il arrive de constater certaines différences de genre entre ellesC’est le cas du mot nuage, masculin en français (un nuage /œ̃ nɥaʒ/) et féminin en espagnol (una nube /ˈuna ˈnube/). 

Deux mots pour une origine commune 

L'espagnol NUBE f. correspond étymologiquement au français NUE f., sa forme sœur. Tous deux descendent du latin nūbēs, nūbis, nom féminin signifiant "nuage" ou "nuée".  

  • L'espagnol NUBE f. est attesté dès le 13ᵉ siècle. 

  • Le français NUE f. apparaît dans les textes au début du 12ᵉ. Ce mot est aujourd’hui vieilli, mais subsiste dans des expressions comme tomber des nues ou porter aux nues.

L'apparition du nuage français

Le contraste de genre apparent aujourd’hui ne vient pas d’un désaccord entre les langues, mais d’un développement ultérieur propre au français.

  • Dès la fin du 12ᵉ siècle, le français crée à partir de NUE f. le dérivé NUÉE f. à l'aide du suffixe féminin -ée f., signifiant "amas de nuages" ou "gros nuage". Il appartient aujourd'hui à une langue assez soutenue : Une nuée sombre couvrait le ciel.

  • Au 16ᵉ siècle, apparaît NUAGE, un autre dérivé de NUE f. mais construit cette fois avec le suffixe collectif masculin –age (comme dans feuillage ou village). NUAGE, qui signifiait à l'origine "ensemble de nues" a remplacé ce dernier pour désigner toute formation de vapeur d'eau dans le ciel. 

Le NUAGE français résulte donc de l'ajout d'un suffixe masculin

Plutôt que refléter une variation capricieuse du genre, le cas du français NUAGE et de l'espagnol NUBE révèle la stabilité des héritages étymologiques et la régularité des processus de dérivation des langues latines

Le genre grammatical n’est pas arbitraire : il est construit, transmis, ou reconfiguré selon les formes, les suffixes et l’histoire lexicale des mots et des langues.


Latin nūbēs (f.)
     │
     ├──► Espagnol : nube (f.) — XIIIe
     │
     └──► Français : nue (f.) — XIIe
                │
                ├──► nuée (f.) — XIIe (vieilli)
                └──► nuage (m.) — XVIe (courant)


Espagnol :  NUBE f.
Latin : Nuba  f.
Français :
NUE f. D'un lat. pop. *nuba, altération du lat. class. nubes «nuage; essaim; obscurité, voile (fig.)»
NUEE f. Dér. de nue*; suff. -ée, v. -é.
NUAGE m. XVIe Dér. de nue* auquel il s'est substitué; suff. -age (suff. masculin)



24 juillet 2025

Noms féminins atypiques à finale Vø (ouverte-démarquée)

 Dans un billet précédent, nous avions examiné les noms masculins les plus atypiques — ceux dont la finale ouverte (vocalique) marquée (type Ve, ex. le lycée) dérogeait aux régularités majoritaires. Aujourd’hui, poursuivons cette exploration avec un autre cas extrême : les noms féminins à finale fermée (consonantique) non marquée, que nous noterons Cø (ex. la mer).

22 juillet 2025

Noms féminins atypiques à finale Cø (fermée démarquée)

   Dans un billet précédent, nous avions examiné les noms masculins les plus atypiques — ceux dont la finale ouverte vocalique marquée (type Ve, ex. le lycée) dérogeait aux régularités majoritaires. Aujourd’hui, poursuivons cette exploration avec un autre cas-limite : les noms féminins à finale fermée consonantique non marquée, que nous noterons Cø (ex. la mer).

21 juillet 2025

Noms masculins atypiques à finale Ve (ouverte marquée)

    Dans notre précédent billet, nous avions établi une cartographie des quatre types de finales phonographiques possibles pour les noms français. Aujourd'hui, nous allons identifier les noms masculins atypiques à finale ouverte marquée (ex. un musée).

19 juillet 2025

Distribution des genres par types de finale

 

    Dans cet article, sont présentées des statistiques concernant la distribution des genres masculin et féminin par types de terminaisons, extraites d'un corpus de 6912 noms français d'inanimés et d'animés non sexués comme victime f.  (pas de noms dont le genre serait naturel/biologique).

I. Les différents types de terminaison

Deux types de terminaisons orales (ouverte vs. fermée) :

    1- Terminaison dite ouverte (son de voyelle = notée V) : 

        ex. croissan[kʀwa.sɑ̃] ; boulangerie [bu.lɑ̃ʒ.ʀi] 

    2- Terminaison dite fermée (son de consonne = notée C) : 
        ex. baguette [ba.gɛt] ; sac [sak] 

Deux types de terminaisons écrites (marquée vs. démarquée) :

    1- Terminaison dite marquée (marque "e")

        ex. baguette ; boulangerie  

    2- Terminaison dite démarquée (marque "ø") : 
        ex. croissantø ; sacø 

Résumé (quatre types de terminaisons et leur notation) :

    1- Terminaison ouverte-marquée (Ve) : boulangerie /-iavec e
    2- Terminaison ouverte-démarquée (Vø) : croissantø /-ɑ̃sans e
    3- Terminaison fermée-marquée (Ce) : baguette   /-t/ avec e
    4- Terminaison fermée-démarquée (Cø) : sacø /-k/ sans e

II Distribution des types de terminaisons par genre  


 

Les différentes "DUALITÉS" (seulement deux choix possibles) : 

    1- genre masculin m. / féminin f.
    2- finale orale : ouverte (V) / fermée (C) 
    3- finale écrite : marquée (e) / démarquée (
ø)

Distribution par dualité de genre (m. / f.) 
    6912 noms (100%) : 3662 noms masculins (53%) - 3250 féminins (47%)

Distribution par dualité de finale à l'orale (V / C) : 
    6912 noms (100%) : 3740 finale (C) (54%) 3172 finales (V) (46%

Distribution par dualité de finale à l'écrit (e / ø
    6912 noms (100%) : 3654  démarqués (53%) - 3258 marqués (e) (47%)


Les différentes "COMBINAISONS

Combinaisons de 2 dualités : genre vs. finale orale

 genre + finale orale   fermée (C) / ouverte (V)
        3662 noms masculins répartis ainsi :  (V) 1859 = 51% / (C) 1803 = 49% 
        3250 noms féminins répartis ainsi :    (C) 1937 = 60% / (V) 1313 = 40%

 genre + finale écrite   marquée (e) / démarquée (ø) : 
        3662 noms masculins répartis ainsi :  (ø) 2679 = 73% / (e) 983 = 27% 
        3250 noms féminins répartis ainsi :    (e) 2275 = 70% / (ø) 975 = 30%

Combinaisons de 2 dualités : finale orale  vs. finale écrite 

  3740 noms à finale orale fermée (C) :  Ce 2808 = 75% / Cø 932 = 25%  
  3172 finale orale ouverte (V) :             Vø 2722 = 86% / Ve 450 = 14%  

Combinaisons de 3 dualités : genre vs. finale orale vs. finale écrite  

    3662 noms masculins répartis ainsi :  
    (Vø) 1839 = 50,2% / (Cø) 840 = 23% // (Ce) 963 = 26,3% / (Ve) 20 = 0,5%

    3250 noms féminins répartis ainsi :   
   (Ce) 1845 = 57% / (Vø) 883 = 27% / (Ve) 430 = 13% / (Cø) 92 = 3%

Sur le total des noms (6912) :

    Les masculins démarqués (2679) = (Cø 26,5+ Vø 12%) = 38,75%  

    Les féminins marqués (2275) = (Ce 26+ Ve 6,5%) = 32,91% 

    Les masculins marqués (983) = (Ce 14+ Ve 0,25%) = 14,22% 

    Les féminins démarqués (975) = (Cø 1,5+ Vø 12,5%) = 14,12% 

Les finales prototypiques des genres masculin (Cø +Vø 38,75% des noms) et féminin (Ce + Ve 32,91% des noms) représentent 71,66du total des noms (c.à.d. 4954 noms / 6912). 

Les finales atypiques 28,34du total des noms (1958 noms / 6912) sont également réparties entre masculin (c.à.d. 98314,22%) et féminin (c.à.d. 975 14,12%).

Tableau général des données calculées :


05 juillet 2025

Monstre, arbre, orchestre, spectre... quel point commun ?

Les noms en -stre, -ctre, -ltre, -xte, rbre, rdre, -skle
Une curieuse régularité masculine !


Quand on apprend ou enseigne le français, une question revient sans cesse : pourquoi tel nom est-il masculin ou féminin ?
Dans beaucoup de cas, il existe de vraies raisons linguistiques : l’étymologie, la morphologie, le sens, ou encore l’analogie avec d’autres mots.
Mais parfois, on observe simplement des régularités de fait, sans qu’on puisse parler de règle grammaticale au sens strict.
C’est exactement le cas des noms qui se terminent par trois consonnes, comme MONSTRE, SPECTRE, ORCHESTRE, ou ARBRE. Ils sont quasiment tous masculins.

Attention toutefois : ce n’est pas une règle, ce n’est pas une cause du masculin, c’est un constat statistique, fondé sur l’observation du lexique.

Des emprunts latins et italiens

Masculins par emprunt au latin :
    séquestre [sekɛstʀ] LAT sequestrum nt. 
    orchestre [ɔʀkɛstʀ] LAT orchestra nt. du GRE 
    registre [rəʒistʀ] LAT registrum nt. 
    lustre(5 ans) [lystʀ] LAT lustrum nt. 
    monstre [mstʀ] LAT monstrum nt. 
    balustre [ba.lystʀ] LAT sequestrum nt. 
    astre [astʀ] LAT astrum nt.
    sépulcre [se.pylkʀ] LAT sequestrum nt. 
    spectre [spɛktʀ] LAT spectrum nt.
    filtre [filtʀ] LAT filtrum nt.
    philtre [filtʀ] LAT filtrum nt.
    sceptre [sɛptʀ] LAT sceptrum nt.
    marbre [maʀbʀ] LAT marmor nt.
    tertre [tɛʀtʀ] LAT termitem nt. 
    tartre [taʀtʀ] LAT tartarum nt. 
    ordre [ɔʀdʀ] LAT ordo m.
    texte [tɛkst] LAT textus m. (prétexte, contexte, hypertexte)
    *arbre [aʀbʀ] LAT arbor f. (changement de genre dès le gallo-roman)
    muscle [myskl] LAT musculus m.
    cercle [sɛʀkl] LAT circulus m.

Masculins par emprunt à l'italien :
    lustre(brillance) [lystʀ] ITA lustro m.
    cadastre [kadastʀ] ITA catastro m. par le provençal
    désastre [dezastʀ] ITA disastro m.
    pilastre [pilastʀ] ITA pilastro m.

Masculins par substantivation :
    trimestre [trimɛstʀ] adjectif latin trimestris (de trois mois) substantivé
    semestre [səmɛstʀ] adjectif latin semestris (de six mois) substantivé
    sinistre [sinistʀ] adjectif latin sinister (à gauche) substantivé
    pourpre [puʀpʀ] adjectif pourpre substantivé

Masculins par dérivation :

    meurtre  [mœʀtʀ] déverbatif de meurtrir


Masculins génériques ou biologiques (sexe masculin) :
    ministre  [ministʀ]
    extraterrestre  [ɛkstatɛʀɛstʀ] 
    bourgmestre  [buʀgmɛstʀ]

Origine inconnue
    bistre [bistʀ]

Il existe cependant 4 noms féminins, mais ce sont des mots rares :
    la pourpre [puʀpʀ] LAT purpura f. 
    une dartre [daʀtʀ] LAT derbita f.
    une martre [maʀtʀ] ou marte [maʀt] FRQ martar
    une piastre [pjastʀ] ITA piastra f.