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04 janvier 2026

Doublets VOEU et VOTE masculins


"Vœu" et "Vote" descendent du même ancêtre : le nom neutre latin votum  

À l'origine, le votum désigne une promesse faite aux dieux. C'est un engagement solennel pour obtenir une faveur.

Le VOEU : l'évolution naturelle

Le mot vœu (masculin) est ce qu'on appelle un "doublet populaire". Il a traversé les siècles oralement, se transformant doucement : votum est devenu veu en ancien français, puis vœu

Il a gardé le sens spirituel et personnel : un souhait profond ou un engagement religieux.

Genre étymologique : les noms neutres latins sont devenus masculins en français

Le VOTE : le voyageur anglais

Le mot vote (masculin) est un "doublet savant". Il a été emprunté beaucoup plus tard (au XVIIIe siècle) à l'anglais vote, qui venait lui-même du latin votum

Ici, l'idée de "souhait" s'est déplacée vers le domaine politique : voter, c'est exprimer son vœu (sa volonté) lors d'un choix collectif.

Genre étymologique les noms neutres latins sont devenus masculins en français  

Genre neutralisé
En français, les emprunts à l'anglais d'origine anglosaxonne deviennent masculins par défaut, l'anglais n'ayant pas de genre grammatical (score, golf, match, badge, sport...), alors que les emprunts anglais d'origine latine ou ayant un suffixe familier (mixage, routine, aberration, déodorant...) retrouvent leur genre latin. 
Dans le cas de VOTE, il est difficile d'établir s'il est masculin parce qu'issu d'un neutre latin, ou pris pour un terme anglosaxon, au vu de sa forme monosyllabique typique de cette langue germanique.   

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25 décembre 2025

Doublets VERRE m. et VITRE f.

    Pourquoi dit-on un verre, mais une vitre, alors que les deux noms viennent du même étymon neutre latin ?

    En latin, langue à l'origine du français, il y avait trois genres : masculin, féminin et neutre. Les neutres latins ont été redistribués entre le masculin et le féminin français. Certe, une large majorité sont devenus masculins, mais un nombre non négligeable de neutres pluriels est devenu féminin.

    VERRE m. et VITRE f. sont une bonne illustration de cette redistribution des neutres latins.

1. VERRE m. /vɛr/

    En latin, vitrum est un nom neutre qui désigne le verre comme matière. En français, il a évolué en "voirre", puis en verre et a pris normalement le genre masculin.

    Si le genre masculin de verre est clairement étymologique puisque comme nous l'avons vu, les neutres latins sont devenus masculins en français, il est aussi sémantique (générique), car verre fait partie des hyponymes masculins de matériaux/matières (métaux, minerais...) : fer, bronze, cuivre, acier, aluminium, plastique, aggloméré, papier, carton, caoutchouc, bois, liège, cuir, sable, marbre, grès, granit(e), béton, ciment, goudron, bitume...

    Le e final de verre est orthographique, et ne correspond pas à une marque de genre.

2. VITRE /vitr/

    Vitra le neutre pluriel de vitrum désignait des ensembles de plaques de verre. Sa finale en -a a été réinterprétée comme féminin singulier pour donner VITRE f. (carreau de verre)

    Le genre féminin correspondant à un ancien collectif, de nombreux autres neutres pluriels en -a sont ainsi devenu féminins en français : arme, bataille, corne, dette, feuille, joie, librairie, médaille, paire, pomme, tourmente, viande... Ces noms ont tous une terminaison typique du féminin en français, le e s'étant substitué au -a latin.

    Le genre féminin de VITRE peut être considéré comme étymologique puisque ce nom n'est pas un cas isolé mais suit le modèle de nombreux autres neutres devenus féminins. Le genre est également partiellement sémantique (héritage d'une valeur collective féminin), et grapho-phonologique par association avec la marque du féminin.

En résumé

Les deux mots verre et vitre, bien qu'issus du même étymon latin, ont divergé pour se spécialiser dans leur signification et leur genre :

VERRE m. (matière, et par métonymie un gobelet en verre) en suivant la règle générale du neutre devenant masculin. Finale orthographique.

VITRE f. (carreau en verre) en suivant la réinterprétation du pluriel neutre collectif en féminin singulier. Finale typique du féminin.

26 juillet 2025

Le français NUAGE m. - l'espagnol NUBE f.

Je voudrais réagir à une erreur assez commune lors de comparaisons du genre des noms entre langues romanes. On ne peut comparer que ce qui est comparable.

Voici un exemple pris dans un article de la revue The Open Applied Linguistics Journal, daté de 2008, intitulé  Grammatical Gender Affects Bilinguals’ Conceptual Gender: Implications for Linguistic Relativity and Decision Making

Il est courant de lire que certains noms ont des genres grammaticaux opposés dans différentes langues romanes, bien qu’ils désignent la même réalité. C’est le cas du mot « nuage », masculin en français (un nuage), et de son équivalent espagnol nube, féminin (una nube). À première vue, cette différence semble illustrer une certaine arbitrarité du genre grammatical. Pourtant, une analyse étymologique révèle une toute autre réalité.

Deux mots pour une origine commune : nūbēs

L'espagnol nube f. (nuage) et le français nue f. sont des formes sœurs, toutes deux issues de la langue mère latine nūbēs, nūbis, féminin, signifiant « nuage » ou « nuée ».

  • En espagnolnube est attesté dès le XIIIᵉ siècle. C’est un emprunt direct au latin nūbēs dont il conserve à la fois le sens (nuage) et le genre féminin.

  • En français, le mot nue apparaît dans les textes au début du XIIᵉ siècle avec la même origine latine : nūbēs. Lui aussi conserve le genre féminin du latin. Ce mot est aujourd’hui vieilli, mais subsiste dans des expressions comme tomber des nues ou porter aux nues.

Le français et l’espagnol ont emprunté le même mot féminin latin : nube et nue sont soeurs.

Quand le français masculinise le ciel : l’apparition de nuage

Le contraste de genre apparent aujourd’hui ne vient pas d’un désaccord entre les langues, mais d’un développement ultérieur propre au français.

  • Dès la fin du XIIᵉ siècle, le français crée, à partir de "nue", un dérivé féminin : nuée (suffixe -ée f.), signifiant « amas de nuages » ou « gros nuage ». 

  • Au XVIᵉ siècle, émerge nuage, un nouveau dérivé à partir de nue, mais avec le suffixe masculin –age (comme dans village, feuillage, paysage, laitage).  

Le masculin du "nuage" français résulte d’un changement morphologique interne au français.

Conclusion : une opposition apparente, une origine commune

L’exemple souvent repris du « nuage » français et de la nube espagnole ne démontre pas le caractère aléatoire du genre grammatical. Il illustre au contraire une parenté étroite et des mécanismes internes à chaque langue :

  • Espagnol : nube ← nūbēs (féminin conservé)

  • Français : nue ← nūbēs (féminin conservé, mot vieilli) → nuage (suffixé masculin)

Plutôt que refléter une variation capricieuse du genre, ce cas révèle la stabilité des héritages étymologiques et la régularité des processus de dérivation. Le genre grammatical n’est pas arbitraire : il est construit, transmis, ou reconfiguré selon les formes, les suffixes et l’histoire lexicale des mots.


Latin nūbēs (f.)
     │
     ├──► Espagnol : nube (f.) — XIIIe
     │
     └──► Français : nue (f.) — XIIe
                │
                ├──► nuée (f.) — XIIe (vieilli)
                └──► nuage (m.) — XVIe (courant)


Espagnol :  NUBE f.
Latin : Nuba  f.
Français :
NUE f. D'un lat. pop. *nuba, altération du lat. class. nubes «nuage; essaim; obscurité, voile (fig.)»
NUEE f. Dér. de nue*; suff. -ée, v. -é.
NUAGE m. XVIe Dér. de nue* auquel il s'est substitué; suff. -age (suff. masculin)