25 février 2026

Activité FLE : à quoi servent les genres ?


L’existence du genre grammatical dans une langue nouvelle soulève, chez les apprenants, la question de son rôle fonctionnel : à quoi ça sert ?


En effet, les langues qu’ils connaissent fonctionnent très bien sans masculin ni féminin. Alors pourquoi ajouter cette complication ?


Rappelons-leur d'abord une chose importante : le genre n’est pas une difficulté pour les locuteurs natifs. Le problème apparaît surtout pour celles et ceux qui apprennent la langue.


Un enfant francophone l’intègre naturellement vers 3 ou 4 ans. Il n’a pas besoin de l’apprendre, et il fait très peu d’erreurs (Kail & Fayol, 2000 ; Totereau, Thévenin & Fayol, 1998).


Et rappelons-leur ensuite, et c’est là que cela devient intéressant, que le genre a une vraie utilité dans la langue.



Le genre comme filtre pour le cerveau



Toutes les langues possèdent des mécanismes qui permettent de sélectionner les mots plus rapidement.


Or, la classe des noms est la plus vaste du lexique. Il faut donc plusieurs filtres pour réduire le champ des possibilités.


Chaque langue organise ce filtrage à sa manière (Corbett, 1991).


Du point de vue psycholinguistique, l’accès lexical repose sur une activation progressive de traits morphosyntaxiques qui contraignent la recherche du mot cible (Levelt, Roelofs & Meyer, 1999).


Prenons l’exemple de l'anglais :


« This is a… »


L’article « a » donne déjà plusieurs informations importantes :

  • on attend un nom (et non un verbe ou un adjectif)

  • ce nom sera comptable (pas massif)

  • ce nom commence par une consonne (sinon « an » serait utilisé)


Le champ des possibles se réduit.


Note : L'anglais, langue peu marquée (pas de genre, pas de cas), tend à s’appuyer davantage sur l’ordre des mots pour encoder les relations syntaxiques (Koplenig et al., 2016).


En français, l’entonnoir se resserre avec le genre :


« C’est un… »


L'article « un » nous livre les clés suivantes :


  • catégorie grammaticale : nom

  • nature sémantique : comptable

  • genre : masculin


Dans ce cas précis, seule la liaison permettrait d'utiliser le filtre phonologique de l'initiale comme en anglais. 


Note : Nous ne considérons pas ici le statut discursif (défini / indéfini), le nombre (singulier / pluriel) ou le cas (nominatif, accusatif...) qui ne réduisent pas aussi fortement l’ensemble des candidats lexicaux possibles.


Autrement dit, dès que l’on entend « un », le cerveau ne cherche plus dans tout le lexique, mais uniquement parmi les noms comptables masculins.


Sans que nous en ayons conscience, les noms féminins sont éliminés.


Le nombre d’hypothèses diminue.


La recherche s’accélère.


Plusieurs études expérimentales montrent que l’information de genre est activée précocement et facilite l’anticipation lexicale en compréhension comme en production (Spinelli et al., 2005 ; Largy, Fayol & Lemaire, 1996 ; Sá-Leite & Lago, 2024).



La ou les langue(s) des étudiants


Le genre fonctionne donc comme un filtre cognitif qui aide à anticiper ce qui va suivre.


Il est important d'essayer d'identifier les filtres qui existent dans les langues parlées par les étudiants.


En effet, toutes les langues organisent leur lexique nominal à l’aide de mécanismes de catégorisation.


Ces mécanismes ne sont pas toujours de même nature, mais ils remplissent une fonction comparable : réduire l’espace des candidats lexicaux et structurer l’accès au nom.


Par exemple, de nombreuses langues asiatiques utilisent des classificateurs nominaux pour compartimenter leur classe nominale (Aikhenvald, 2000 ; Allan, 1977).



Et en classe de FLE ?


On insiste beaucoup sur l’accord.


On explique rarement cette fonction de filtrage.


Pourtant, la rendre visible change tout : le genre cesse d’apparaître comme superflu.

Il devient un outil.


Du point de vue de la didactique cognitive, expliciter les régularités morphologiques améliore la mémorisation et l’automatisation (Fayol & Largy, 1992).


Quelques devinettes suffisent à le montrer.


Exemple 1


« C’est… »

Le lexique reste ouvert : nom, adjectif, adverbe…


« C’est un… »

Le champ se réduit immédiatement : nom + comptable + masculin.


Exemple 2


a) « Je sers à écrire au tableau. Qui suis-je ? »


« Je suis… »
« Je suis un… »    → feutre (nom comptable masculin)
« Je suis une… »    → craie (nom comptable féminin)


b) « J’entre dans la recette des crêpes. Qui suis-je ?


« Je suis du… »    (nom massif masculin à initiale consonantique) → lait

« Je suis un… »    (nom comptable masculin) → œuf

« Je suis de la… »     (nom massif féminin à initiale consonantique) → farine


L'article change radicalement l’espace de recherche.


Le genre n’est donc pas une complication gratuite.

C’est une stratégie linguistique parmi d’autres pour aider le cerveau à aller plus vite.


Et tout à coup, la question change : non plus « Pourquoi le genre existe-t-il ? »


...mais plutôt : « Comment s’en servir intelligemment en classe ? »




Sources


Aikhenvald, A. Y. (2000). Classifiers: A typology of noun categorization devices. Oxford University Press.


Corbett, G. G. (1991). Gender. Cambridge University Press.


Fayol, M., & Largy, P. (1992). Une approche cognitive fonctionnelle de l’orthographe grammaticale. Langue Française, 95, 80–98.


Kail, M., & Fayol, M. (2000). L’acquisition du langage. In M. Kail & M. Fayol (Eds.). Presses Universitaires de France.


Koplenig, A., Meyer, P., Wolfer, S., & Mueller-Spitzer, C. (2016). The statistical trade-off between word order and word structure: Large-scale evidence for the principle of least effort. arXiv. https://arxiv.org/abs/1608.03587


Largy, P., Fayol, M., & Lemaire, P. (1996). The homophone effect in written French: The case of verb–noun inflection errors. Language and Cognitive Processes, 11(3), 217–255.


Levelt, W. J. M., Roelofs, A., & Meyer, A. S. (1999). A theory of lexical access in speech production. Behavioral and Brain Sciences, 22, 1–75.


Sá-Leite, A. R., & Lago, S. (2024). The role of word form in gender processing during lexical access: A theoretical review and novel proposal. Psychonomic Bulletin & Review, 31, 1934–1953.


Spinelli, E., De Luca, M., Di Pace, E., Judica, A., & Zoccolotti, P. (2005). Grammatical gender and language processing in Italian. Journal of Psycholinguistic Research, 34(3), 215–235.


Totereau, C., Thévenin, M.-G., & Fayol, M. (1998). The development of the understanding of number morphology in French. Journal of Child Language, 25, 503–530.



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